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Tendre

Tendre à filmer, peindre, sculpter, collectionner

En réponse à la proposition d’Hélène Cottenceau d’investir le Château de Saint Ouen, l’exposition TENDRE s’est articulée autour d’artistes dont le travail, en évolution constante, a fait écho, de manière très différente, à certaines de mes préoccupations, liées au sentiment d’emprisonnement et de claustration, et à celui de la lutte, terrible et joyeuse, vers plus de liberté et de douceur. L’art comme une rebellion intime.

Le sentiment de la quête me semble animer les oeuvres présentées au Château. La tension vers l’autre ou vers l’air libre qui cohabite avec le creusement presque infini de l’image de soi dans le travail de Marc Vander-Stucken m’apparaît comme une quête de soi, de ses repères, de son espace, de ses dimensions, au sens où Henri Michaux ferait le tour de ses Propriétés. Poser des jalons, se découvrir, encore et encore trouver de l’autre. Se perdre dans le dédale d’une demeure, en chaque salle identique et identitaire. Est-il question d’un sujet d’expérience, jouet ou cobaye vu en surplomb par un spectateur omniscient ? Marc Vander-Stucken pose néanmoins une butée, à force d’enlever pour montrer, la mort en filigrane, la recherche d’identité, la pérennité à travers l’effacement de soi. L’apnée mise en scène par Laurence Nicola, entre gestation, émergence et solitude, frappe par la beauté plastique de l’image, la captation qu’elle provoque et le choix d’exposer dans une salle très baroque. Il existe ainsi des correspondances de forme entre les arcades, l’alcive en marbre du grand Salon du Château et la baignoire ancienne où dans la vidéo XXXX, un corps allongéaffleure d’un bain de lait.

On dit souvent que l’on est seul pour mourir, que les autres alors sont loin, je n’en sais rien. Mais Laurence Nicola m’offre à penser qu’il y a aussi des naissances solitaires, où les autres ne sont encore qu’un écho qui prendra plus d’importance au fil du temps. Qu’ils sont un entourage vers lequel tendre.

Sophie Brossais m’évoque la tension douce d’une collectionneuse patiente, qui petit à petit fait son nid et se dévoile. Elle tisse, ramifie d’expos en expos une communauté. L’attention curieuse de l’autre et de l’oeuvre, des éléments en germe, pas montrés, boules d’énergie au coin de l’atelier, comme un oeil attentif que l’on regarde autant qu’il nous observe et qui attend, patient lui aussi, son heure et son oeuvre, qui viendra, ou pas. Ce sont ces petites choses que l’on garde longtemps, auxquelles on revient et que l’on chérie en secret, qu’elle la choisi dans le lieu de travail de chacun et lqu’elle donnera à voir, à penser, à lire et relier, dans ses conférences au Château.


J’ai travaillé pendant quelques années avec des noeuds de toutes sortes, des attaches de soutien-gorge aux filets de pêche, des noeuds serrés aux nouuds évasés. Constriction et détente alternaient. Les coulures, dessinées ou de silicone, ont envahis les murs, les maisons, les lieux où j’exposais. Mon travail a un caractère proliférant affirmé. Ma première installation, 3547 Mouches, exposée chez Alain Monvoisin puis au Musée Bourdelle, comportait déjà cette part répétitive et organisée qui se retrouve plus tard dans Les Liens Coupés ou D’un bout à l’Autre / Pièce rapportée (la tentative de relier deux parties tendues d’un village, en passant avec un même fil à travers les maisons de tous ceux qui le voulaient bien, sur plusieurs kilomètres de distance, à Nannay, en 2002).

Un certain rapport d’équilibre sous tension se crée de la rencontre entre des éléments minimaux et d’autres plus expressionnistes. Ainsi Rose, en hommage à une aieule décidée, associe un parallèpipède en miroir à du fil à coudre coloré, défilé et débobiné en masses.

Une part importante de mon travail d’installation s’est constituée dans des lieux précis, qui sont des occasions d’agir. (Des " lieux d’incarnation " en un sens, mais sans que l’esprit précède la matière, " ça vient ensemble "). Les données physiques, architecturales, urbanistiques tout autant que symboliques des lieux où j’interviens comptent énormément, même si c’est de manière intuitive au départ. Les décalages, les bizareries de construction, leurs défauts caractéristiques ou simplement leurs particularités catalysent quelque chose ; ils sont le point d’accroche en même temps que le point de départ du travail. Les lieux autant que les matières utilisées cristalisent mes émotions intimes et permettent de leur donner forme. J’utilise les espaces et les bâtiments comme des matériaux à part entière, non pas comme des écrins. C’est-à-dire qu’ils sont pour moi au même plan que n’importe quel autre matériau et pour le temps de l’installation, font partie intégrante de l’oeuvre.

Chaque installation actualise des questionnements qui traversent l’ensemble de ma production. Ainsi le corps est peu représenté, mes interventions ayant souvent une forme très abstraite ; mais le corps du spectateur est en jeu, un peu comme un vecteur de réception. Je contrains sa circulation, j’ai pu faire peser sur lui différentes forces, différentes menaces immobiles ; je l’entoure et le protège ou je fais aller à sa rencontre le matériau fragile. Le visiteur est aussi amené à s’interroger sur le faire, la méthode un peu folle qui a dû amener à réaliser chaque pièce.

Très repérable la plupart du temps dans l’espace, mon travail devient aussi parfois presque invisible, comme dans Les piliers de la république. Réalisés en éponges de chantier, ces quatre piliers installés au centre de la halle du XVIIIème siècle qui supporte la Mairie de Blérancourt (02), sont à la fois massifs et caméléons, les milliers de trous des éponges évoquant ceux inhérants à la pierre de la région ainsi que ceux laissés par les balles, lors des guerres dernières.

La question de la porosité, du trou petit ou grand, de la traversée ou de la rétention se retrouve en effet dans plusieurs installations. Ainsi en 2001, à la cité scolaire Bellevue pour le CAC Cimaise et Portique à Albi (80), Echapée Belle faisait sortir des prises électriques d’un appartement plusieurs coulées de verre qui venaient former de petites flaques sur le sol. A Castelnau-Magnoac en 2006, au Festival Oekoumen, c’était une grande forme rouge qui pénétrait la façade de l’église comme dans ces jeux oùles enfants apprennent à reconnaître les couleurs et les volumes géométriques de base en les rentrant dans une maison aux orifices distincts.

Je suis intéressée par le mouvement contenu, par ce rapport de tension qui existe, ce sentiment du mouvement et de l’action qui émane de choses pourtant objectivement immobiles.

Chaque exposition est l’enjeu d’apprentissages. Il y a quelques temps je me suis dit que j’aimerais tracer, toucher des lignes droites. Mais si quelque fois la tendresse pointait son nez, je serais heureuse.



julie legrand

visual artist. Above all, Julie uses to make installations. "Few small objects, few photographies and drawings are sharing the rest of my production". Her installations investigate psychical states that emanate from her meeting with some places, some people or objects. Unusual and cosy worlds made with branches, silicone, hair, plaster, painting... Paris.